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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 01:31

 Mercredi 2 avril 1980 / Jeudi 2 avril 2020.

40 ans, quarante années passées à l’usine de 3M Beauchamp.
40 ans, deux tiers de ma vie...

Pourtant, je n'ai pas besoin d'une DeLoréan pour remonter le temps. Tout est gravé, imprimé, taillé comme des hiéroglyphes égyptiennes dans ma mémoire.

Là, l’immense Converting « détail » s’étendait.
A ma vue, une densité de machines de découpe et de conditionnement, à mes oreilles, le brouhaha du cliquetis des machines et le sifflement, parfois le cri strident du film d’acétate qui se décolle de sa bobine. Mes yeux ne savaient plus où regarder, tellement ce monde étrange qui se dévoilait à moi m’était inconnu…

C’est pourtant dans cette ambiance très éloignée de tout ce que j’avais connu dans ma jeune vie, que j’ai pris racine, que je me suis ancré.
Les ouvriers qui étaient là rendaient l’intégration facile dans ce monde.
Au rendement, avec des horaires décalés pénibles, avec un piétinement permanent, l’aide était devenue une chose naturelle.
Entre contrôleurs de qualité, techniciens de maintenance, maitrise d’atelier, découpeurs, conditionneuses, approvisionneurs, caristes, il y avait une vraie solidarité. C’était une usine vivante, avec ses éclats de rire et ses coups de gueule.

Où est parti tout ce monde…
Je l’ai vu glisser doucement dans les années 90, de la solidarité d'atelier vers le management de ligne, puis vers l'individualisme.
L'ouvrier devenait son propre contrôleur, son propre approvisionneur, sa propre maintenance de premier niveau... Tous ces métiers disparaissaient d'un revers de mains. Leurs pertes signifiaient également la perte de reconversion possible... Management insidieux ou l'ouvrier fermait lui-même ses possibilités d'échapper à la machine...

En mai 1981, François Mitterrand  avait promis de passer l’âge de la retraite à 60 ans au lieu de 65. Ce qui fut fait au début 1982.
A l’époque sur 3M Beauchamp, 250 personnes partirent en quelques mois…
Les salariés en production qui avaient plus de 60 ans étaient au bout du rouleau… Toutes ces tempes grises partirent pour un repos bien mérité. 180 nouveaux furent embauchés pour les remplacer.

C’est dans cette ambiance des années 80, d’un changement de société espéré, bientôt trahi, de nouveaux rythmes musicaux, de chansons engagées, de liberté, que mes premières années à 3M se déroulèrent.

Où est ce monde, la cantine le soir, les pots de départs, les casses croutes du samedi matin en heures supplémentaires…
Où sont les machines de l’époque, les slitters, les assemblys, la CAM auto, les postes manuels, les tours d’échantillons de scotch ?..
Où sont toutes ces personnes avec qui j’ai eu ces moments de vie ?..
Et maintenant, où est cette usine ?..

Tout cela ne survit que dans nos mémoires et finira par disparaitre avec nous.
Rien n’existe qui relate ces moments privilégiés, ils sont imprimés dans nos cerveaux, mais pour combien de temps ?

« Tous ces moments se perdront dans l’oubli, comme se perdent les larmes dans la pluie » dit Roy Batty (Rugter Hauer) à la fin de Blade Runner.

Il en sera de même pour nos souvenirs individuels et notre mémoire collective.

Tempus Fugit.

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